Tout le monde en parle comme d'une révolution énergétique. Mais derrière cette manne providentielle, connue depuis longtemps, peu
rentable jusqu'ici mais qui le devient devant l'épuisement des ressources fossiles, de graves problèmes environnementaux se profilent.
De quoi parle-t-on au juste : du gaz de
schiste.
Tout d'abord : qu'est ce que c'est ?
Le mot schiste utilisé en français ne
serait pas tout à fait approprié. Ce sont plutôt des argilites." L'argilite est une variété de roche sédimentaire à grain fin résultant de la consolidation de couches parallèles d'argile ou de
boue. Habituellement, les argilites sont des schistes argileux, composés de mica, quartz et d'argile, mais le grain de la roche est si fin (visible au microscope) que celle-ci semble avoir une
apparence homogène (définition de wikipédia)".
Le gaz de schiste est un gaz "non conventionnel" contenu dans la
roche à des profondeurs de 2000 à 4000 mètres. Il se différencie du gaz conventionnel car il est réparti de manière diffuse dans les couches géologiques et ne peut être exploité de manière
classique. Il est formé par la dégradation du kérogène (1) présent dans le schiste (le schiste est à la fois la roche source du gaz et son réservoir).
Mais, pourquoi parlons-nous de ce gaz ?
Le gaz de schiste est le nouvel Eldorado américain. En 2009, les Etats Unis sont devenus le premier producteur mondial de gaz naturel (devant la
Russie) en grande partie, grâce à l'exploitation des gisements de gaz de schistes (shale gas). Le pays compte plus de 500 000 puits répartis dans 31 états.
Pour ce qui nous concerne, à en croire un document interne de Total, cité par Les Echos, les gisements du sud de la France
renfermeraient 2380 milliards de mètres cubes de gaz, soit cinquante ans de consommation nationale.
Ainsi, depuis le début du printemps 2010, le géant pétrolier Total et le Texan Schuepbach sont libres d'explorer 9672 km2 dans le sud de la
France. Signés par Jean Louis Borloo (ministre de l'écologie de l'époque), trois permis exclusifs de recherche (permis de Montélimar, permis de Nant et permis de Villeneuve de Berg) dessinent un
gigantesque V de Montélimar au nord de Montpellier, remontant à l'ouest le long du Parc Naturel des Cévennes. Et cela, sans concertation aucune des élus locaux.
Pour info, le projet de forage de GDF-Suez -Villeneuve et Valvigneres
concernant l'Ardèche méridionale couvre les cantons de Joyeuse, Les Vans, Largentière, Vallon Pont d'Arc, Villeneuve de Berg, Viviers, Bourg Saint Andéol, Rochemaure, Privas,
Aubenas, Thueyts, Vals les Bains, Antraigues et Valgorge. C'est chez nous !
Là où le bas blesse, c'est que, encore novices dans l'exploitation des gaz de schistes, les groupes français ne peuvent se passer de
partenaires américains, les seuls à maîtriser la technique clef d'extraction de ces nouvelles ressources.
Quelle est cette technique ?
Le gaz est présent en faible concentration dans un énorme volume de roche. Les exploitants doivent creuser jusqu'à plus de 1000 mètres pour
récupérer des micropoches de gaz emprisonnées dans un mille feuilles de roches de schiste .La seule technique, à ce jour, est l'hydrofracturation.
A 2500 mètres de profondeur, pour réunir les micropoches en une unique poche de gaz, un explosif est détonné pour créer des brèches. Elles sont
ensuite fracturées à l'aide d'un mélange d'eau, de sable et de produits chimiques (plus de 500 dont une grande partie n'est pas communiquée par les exploitants) propulsé à très
haute pression (600 bars) qui fait remonter le gaz à la surface avec une partie de ce liquide de fracturation. Chacun de ces "fracks" nécessite de 7 à 15 000 mètres cubes d'eau (soit 7 à 15
millions de litres), un puits pouvant être fracturé entre 15 et 20 fois. Environ la moitié de ce volume de liquide est récupérée, l'autre moitié circule dans le milieu géologique jusqu'aux nappes
phréatiques.
Comme un puits peut donner accès à des quantités de gaz très variables, pour être certain de rentabiliser un champ, il faut une forte densité de
forage. Dans le Colorado, le désert s'est hérissé de puits de gaz tous les 200 mètres.
Pour chaque "fracks", 200 allers retours de camions sont nécessaires au transport des matériaux de chantier, de l'eau puis du gaz.
Les problèmes et les conséquences engendrés par cette technique
Le premier problème est l'alimentation en eau. La quantité
nécessaire est colossale. Pour ce qui est du volume à mobiliser, le choix de la région, frappée de sécheresse endémique depuis plusieurs années, est loin de satisfaire au principe de préservation
des ressources en eau énoncé à l'article 27 du Grenelle de l'environnement.
Problème majeur : la méthode d'extraction
libère une partie des hydrocarbures ailleurs que dans les forages prévus pour les récupérer (donc contamination de l'environnement, comme les nappes phréatiques).
Autre problème : les polluants inclus dans le liquide de
fracturation. Il y a des problèmes de protection des captages d'eau du fait des aquifères (2) karstiques (3) qui peuvent réagir
de façon très violente aux polluants. Selon l'endroit où le fluide pénètre la nappe phréatique, sa vitesse de propagation peut aller de 1 à 1000. Dans certains cas, il peut parcourir des
centaines de mètres par jour dans les sous-sols.
Le Grenelle de l'environnement prévoit aussi d'améliorer la
gestion des émissions de gaz à effet de serre grâce à la réduction de la circulation automobile. Cela est peu compatible avec la circulation engendrée par l'exploitation du gaz de schiste.
Outre l'amélioration de la gestion des gaz à
effet de serre, deux objectifs s'opposent à l'exploitation du gaz de schiste, c'est la protection des sources d'eau potable et celle des zones d'écosystème sensibles.
Pour terminer, l'impact sur le paysage. Sachant que les puits
s'épuisent rapidement, il faut régulièrement en forer de nouveaux. On peut ainsi en trouver tous les 500 mètres (200 mètres aux Etats Unis). Même s'ils ne dépassent pas 1 mètre de hauteur une
fois finis, cela semble peu compatible avec la densité de population que l'on connaît en France. Cela rend l'acceptabilité sociale d'une telle exploitation difficile.
Comme exemple, citons, dans le nord du Texas, le gisement de Barnett Shale. Chaque mois, des milliards de m3 de gaz sont extraits des
couches profondes de roches de schistes sous la ville de Fort Worth. Des torrents de gaz drainés par des milliers de camions. Une activité qui, ajoutée aux rejets des raffineries, pollue plus que
tout le trafic automobile de cette ville de 725 000 habitants. Ce précieux gaz, certains des habitants le retrouve jusqu'à la sortie de leur robinet. Leur eau contient des traces de produits
chimiques injectés dans les puits de gaz.
Nous vous conseillons de regarder le documentaire de Josh Fox "Gasland" sur http://lorgues-veillecitoyenne.over-blog.com/ext/http://www.agoravox.tv/actualites/environnement/article/gasland-fracturation-hydraulique-28931
Ce document fait actuellement beaucoup de bruit aux Etats Unis.
En France, les exploitants s'efforcent d'être rassurants. Total affirme
être pour l'instant dans une phase d'analyse de données par ses géologues. Si les résultats de la phase de cinq ans (plutôt 1 ou 2 ans) sont positifs, il faut, généralement, quatre ans
de plus pour mettre en place l'extraction d'hydrocarbures. Cette déclaration est tempérée par le fait que pour le gaz de schiste, le forage des puits peut être très rapide et extensif.
Rassurant, le groupe Total se propose d'engager un "dialogue important avec les populations riveraines". Question : pourquoi n'engage-t-il pas ce
dialogue avant de faire des recherches longues et très coûteuses ? Probablement parce que ce dialogue ne sera qu'une farce, un alibi , une bonne conscience qui n'entravera en rien l'exploitation
du gaz de schiste.
Mais Total, peu sûr de lui, a tout prévu : en cas de nuisances (preuve que cet exploitant reconnait qu'il puisse y en avoir), la notice d'impact
donne aux habitants "la possibilité d'introduire un dossier auprès du Mécénat Total pour des actions patrimoniales ou culturelles". L'honneur est sauf !
La position de la ministre de l'environnement actuelle Nathalie
Kosciusko-Morizet est pour le moins ambigüe. Citons là : "Un moratoire n'est pas possible, le code minier ne le permet pas, mais vous pouvez compter sur ma vigilance pour que nous ne
voyions pas en France le type de paysage désolé auquel une exploitation sans retenue et sans contrainte environnementale a conduit les Etats Unis". Il semblerait
que la ministre compte bien que, d'ici là, pour la prospection en France, une autre technique d'exploitation voit le jour. On peut rêver.
De toute façon, il n'est pas sûr du tout que la rentabilité de l'exploitation du gaz de schiste en France
soit à la hauteur de celle constatée aux Etats Unis. Nous passerons sur un aspect beaucoup plus vénal du problème, c'est le partage du gâteau entre les compagnies françaises et américaines. Les
montages financiers sont complexes, mais n'oublions pas que la seule technique connue à ce jour est détenue par les compagnies américaines, donc incontournable.
Au niveau du département du Gard, il serait souhaitable, que, sur un sujet aussi important, on assiste à une mobilisation du Conseil Général (le
conseil général de l'Hérault s'est prononcé contre ce type d'exploitation) et surtout que les candidats aux cantonales du canton de Barjac s'expriment sur le sujet, fassent
front commun contre ce qui se met en place et provoquent le débat en dehors de toute polémique.
N'oublions pas que, en plus de la basse Ardèche citée précédemment, la plaine d'Alès est concernée pour un territoire de 503 km2
couvrant 40 communes dont Allègre les Fumades, Bessèges, Courry, Le Martinet, Les Mages, Potelières, Saint Ambroix, Saint Victor de Malcap, etc ... .
Nous sommes tous concernés. Des débats, de l'information, des prises de position claires et la prise en compte de l'avis des populations
concernées doivent intervenir avant toutes les études qui pourraient être faites par les exploitants dans le sous sol de notre région. Mesdames et messieurs les élus actuels et futurs, nous
comptons sur vous. Il en est de votre responsabilité. C'est votre crédibilité qui est en question. Mais, c'est aussi et surtout l'avenir de notre Région.
John Doe
(1) Kérogène : forme sous laquelle se présente la majeure partie de la
matière organique fossilisée dans les roches.
(2) Aquifère : formation géologique perméable où s'écoule une nappe d'eau
souterraine.
(3) Karstique : relief particulier aux régions calcaires et résultant de
l'action , en grande partie souterraine, d'eaux qui dissolvent le carbonate de calcium (formation de grottes, avens, etc ..).